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Mariage précoce au Mali : une atteinte persistante aux droits des filles, des changements possibles sur le terrain

Dans plusieurs régions du Mali, notamment en zones semi-urbaines et rurales, les normes et perceptions socio-culturelles à l’égard des femmes et des jeunes filles demeurent profondément ancrées. Elles sont souvent façonnées par certaines interprétations de la religion et par la volonté de perpétuer des pratiques ancestrales, au point de conduire à des violations graves des droits de l’enfant. Le mariage précoce en est l’une des manifestations les plus marquantes.

Cette pratique prive les filles de leurs droits fondamentaux à l’éducation, à la santé et à l’épanouissement personnel. Dans certaines zones, des jeunes filles sont mariées avant même d’avoir atteint la maturité physique ou émotionnelle nécessaire pour devenir épouse ou mère. Le mariage précoce reste ainsi une problématique majeure, étroitement liée à la pauvreté, aux normes socioculturelles défavorables, au faible niveau d’instruction des parents et à l’insécurité économique des ménages. Il expose les filles à de multiples risques, parmi lesquels l’abandon scolaire et les violences basées sur le genre.

Cette réalité est largement partagée dans l’ensemble des zones d’intervention des partenaires de Terre des Hommes Suisse au Mali, y compris dans les sites de personnes déplacées autour de Bamako. La persistance du mariage d’enfants s’explique également par un cadre légal encore insuffisamment protecteur : bien que le Mali ait ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant en 1990, le Code des personnes et de la famille fixe l’âge légal du mariage à 16 ans pour les filles – voire 15 ans avec le consentement parental – et à 18 ans pour les garçons. Ces dispositions soulèvent des enjeux d’harmonisation avec les engagements internationaux du pays.

Photo : Aboubacar Traore - Ecole au Mali

Malgré ces obstacles, une prise de conscience collective se dessine progressivement. Les actions menées par les organisations de protection et de promotion des droits de l’enfant ont contribué à renforcer les engagements en faveur de la protection des filles. Les acteurs communautaires et institutionnels reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’intensifier l’information, la sensibilisation et le plaidoyer afin de lever les barrières qui favorisent les situations de précarité vécues par les jeunes filles : pesanteurs socioculturelles et religieuses, traditions familiales, difficultés économiques, accès limité à l’éducation et insuffisance d’informations en matière de santé reproductive.

Des actions concrètes pour prévenir le mariage précoce

Dans ce contexte, plusieurs initiatives ont été mises en œuvre pour lutter contre le mariage précoce. Elles reposent d’abord sur l’information et la sensibilisation des parents, des autorités traditionnelles et institutionnelles, à travers des campagnes communautaires sur les abus, les violences et les pratiques néfastes. Des causeries éducatives sont organisées autour de la protection de l’enfant, des droits des filles et des conséquences du mariage précoce. Ces actions sont complétées par des sessions d’interpellation des autorités politiques et administratives, des formations sur les droits et la protection de l’enfance, ainsi que par l’implication des médias pour élargir la portée des messages.

Photo : FairPictures - Des enfants étudient dans un camp de déplacés

Parallèlement, des mécanismes communautaires de protection ont été mis en place et rendus opérationnels, tels que des comités de protection et des dispositifs de « mères protectrices ». Le renforcement des capacités de participation et d’autoprotection des enfants constitue un autre levier essentiel : des clubs d’enfants ont été créés et des formations leur sont dispensées sur le genre, les droits de l’enfant et la Convention relative aux droits de l’enfant. Ces espaces leur permettent de comprendre comment les systèmes de genre influencent la réalisation de leurs droits et de prendre la parole pour les revendiquer.

Des changements mesurables et des parcours transformés

Les résultats observés témoignent de changements concrets. L’engagement des leaders communautaires, des autorités locales et des parents en faveur de l’abandon des pratiques néfastes s’est renforcé, notamment à travers l’adoption de chartes communautaires des droits de l’enfant. La scolarisation et le maintien des filles à l’école se sont améliorés dans les zones d’intervention : elles ne vivent plus dans la crainte d’être retirées de l’école pour être mariées. Des cas de mariages précoces ont pu être évités, dont deux annulés dans le cercle de Nièna.

Photo : Aboubacar Traore - Jeunes filles lors d'une fête au Mali

Les témoignages recueillis illustrent l’impact humain de ces actions. Une élève de 14 ans, en classe de 8ᵉ année à Zanièna, raconte :

« Je remercie infiniment les initiateurs du projet car c’est grâce à leurs efforts que je peux continuer mes études aujourd’hui. En 2024, mes parents voulaient me forcer à me marier… Mais avec les multiples démarches des membres du Comité de Protection de Zanièna auprès de mes parents, ils ont renoncé au projet de mariage et m’ont laissé poursuivre mes études. »

Le directeur du second cycle de Zanièna et président du comité de protection local souligne, de son côté, comment une adolescente de 16 ans a pu être rétablie dans ses droits après avoir fui un mariage arrangé, avant de reprendre le chemin de l’école et de réussir son diplôme de fin d’études fondamentales. « Je voudrais demander au projet de suivre le parcours de cette fille pour changer sa vie car elle est intelligente et courageuse », conclut-il.

D’autres voix, celles de leaders communautaires, de parents et de mères, témoignent d’un changement profond de regard :

« Les séances de plaidoyer des enfants nous ont interpellés en tant que leaders. Nous nous engageons désormais à refuser les mariages précoces dans nos villages. »
« Aujourd’hui, les activités du projet nous ont fait prendre conscience de notre erreur. Aucune fille ne sera donnée en mariage tant que ses 18 ans ne sont pas bouclés. »
« Avant les sensibilisations, beaucoup de parents pensaient que le mariage précoce protégeait les filles. Aujourd’hui, nous comprenons qu’aller à l’école est leur meilleure protection. »

Ces récits rappellent que, malgré le poids des traditions et des contraintes économiques, le mariage précoce n’est pas une obligation. Lorsqu’elles sont soutenues, informées et écoutées, les communautés peuvent devenir des actrices clés de la protection des droits des filles et ouvrir la voie à des parcours de vie fondés sur l’éducation, la santé et la dignité.